Génocide des Tutsis au Rwanda : ne pas oublier, mais se reconstruire

ON A LE CHOIX - Avril est le Mois du souvenir, de la condamnation et de la prévention des génocides. Le 7 avril 1994 correspond également au début du génocide des Tutsis au Rwanda. Trois décennies plus tard, comment vivent les communautés exilées au Canada et que signifie pour elles cette période de commémoration ?
Philibert Muzima

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Delphine Petitjean - Rédactrice en chef

On a le choix

Delphine Petitjean
Rédactrice en chef et journaliste
Delphine est diplômée en études de la communication et des médias ainsi qu'en rédaction web et enseignement. Elle a débuté en presse écrite en Belgique, puis s'est dirigée vers le domaine de l'insertion professionnelle et de la formation. Au Canada, elle a été chargée de projet, a eu quelques collaborations en rédaction, avant de se former à la réalisation documentaire et de co-fonder On a le choix Média.

Traumatisme physique et psychologique

Chaque année, les Nations Unies organisent des évènements qui sont autant d’occasions de témoigner.

Philibert Muzima
Philibert Muzima
Photo : courtoisie

Philibert Muzima est de ces survivants qui ont décidé de faire entendre leur voix.

Je faisais partie d'une famille de 9 enfants : 4 filles et 5 garçons. On a tué 4 filles et deux frères. J’ai été blessé à la machette. On a tenté de me décapiter.

Ce rescapé est venu à Montréal en 2000 pour se faire soigner, la médecine rwandaise ayant atteint ses limites.

« J’avais des blessures de machette qui ne guérissaient pas pendant plus de 7 ans. […] Ça ne cicatrisait pas et c’était tout un cauchemar de vivre avec les génocidaires qui n’étaient pas encore jugés ni condamnés. La reconstruction psychologique, socio-économique et juridique, le vivre-ensemble étaient très difficiles pour les rescapés. »

Ses deux frères survivants n’ont pas été blessés, mais portent toujours un fardeau. « Mon grand frère a le traumatisme de l’absent parce qu’il n’était pas au Rwanda pendant le génocide et il se sent toujours coupable. […] Même aujourd’hui, quand je lui demande si ça le tente de venir au Canada, il me dit : « Imagine, si je viens et puis qu’on en tue d’autres en mon absence. » »

Un million de victimes, trois niveaux de justice

En 3 mois, ce sont près d’1 million de personnes qui ont perdu la vie. Principalement des Tutsis, mais aussi des opposants au conflit. Entre 150 000 et 250 000 femmes ont par ailleurs subi des violences sexuelles en guise d’arme de guerre.

Par la suite, 120 000 individus ont été incriminés et les nombreuses procédures judiciaires ont été gérées à 3 niveaux.

Le Tribunal pénal international a été créé par le Conseil de sécurité des Nations Unies le 8 novembre 1994, avec le mandat de poursuivre les prévenus au plus haut degré d’implication. Cette cour a cessé ses activités à la fin de l’année 2015.

Les tribunaux nationaux du Rwanda ont inculpé les instigateurs du génocide et les responsables de viols.

Enfin, pour pallier l’attente des jugements dans les tribunaux nationaux, le gouvernement a rétabli les juridictions populaires traditionnelles dites Gacaca.

Des juges désignés localement infligeaient des peines plus légères aux individus qui manifestaient des remords quant à leurs actes. Cela pouvait se traduire par des travaux communautaires.

Une démarche personnelle et collective

« Il y a eu un gouvernement d’unité nationale qui a voulu retrouver le vivre-ensemble directement après, inclure les forces armées qui ont commis le génocide dans la nouvelle armée et établir les juridictions Gacaca, essayer de refaire le pays. Mais comme rescapés, on avait des attentes et on pensait que l’unité nationale ne devait pas se faire au détriment de la justice. », explique Philibert Muzima.

« Du côté personnel, j’avais des Hutus qui étaient mes amis et avec qui la relation a été coupée parce qu’ils ont trempé dans le génocide ou leur famille, mais il y en a d’autres avec qui les relations se sont poursuivies. Je sais que la personne qui m’a coupé à la machette a été contrainte de le faire. Il a été mis en prison et je suis allé demander qu’il soit libéré en attente du procès. », précise-t-il.

« Il y en a aussi qui préfèrent, pour des raisons religieuses ou autres, pardonner même à ceux qui n’ont pas démontré qu’ils méritent d’être pardonnés parce qu’ils ne demandent pas pardon.  […] Moi, j’exige la justice. Encore aujourd’hui, beaucoup de gens ne reconnaissent pas le génocide. Il y en a qui ont la théorie du génocide double et cela participe au négationnisme. Il y a des Hutus qui sont dans notre association, même membres fondateurs, on n’a aucun problème de cohabitation avec des Hutus de bonne foi. »

Conséquences vivaces

Philibert Muzima s’en est sorti grâce à la thérapie. « Il y a des évènements déclencheurs qui peuvent faire revenir le traumatisme et dans la communauté, ça se vit très difficilement. Il y en a qui ont des crises d’anxiété, il y en a qui sombrent dans la religion comme lieu de fuite, qui ne veulent même pas commémorer parce que ça ravive les blessures. » Le survivant évoque également les dépendances et les suicides.

« Pour moi, la commémoration a un double objectif : rendre l’honneur et l’humanité aux êtres chers qui ont été tués comme des bêtes. […] Leur rendre hommage, c’est leur rendre leur humanité et c’est aussi pour les rescapés une façon de voir que la vie continue malgré cette absence. […] La mémoire et la justice sont un devoir de toute l’humanité. […] Le mot « guerre » restera vide tant que certaines puissances ou certains gouvernements continueront de s’arroger le droit de massacrer des gens impunément. […] Quand est-ce qu’on va dire : « Plus jamais ça » ?»

Le père de 3 enfants leur a parlé ouvertement des faits.

S’aider de l’art à travers les générations

Sandra Gasana est porte-parole de l’association PAGE Rwanda à Montréal. Elle rassemble dignitaires et membres de la communauté pour les commémorations. « De plus en plus, on donne la parole aux jeunes. […] Cette année, le thème va être la transmission intergénérationnelle du traumatisme.  » Parmi les différentes activités auront lieu une vigile et une lecture musicale.

Sandra Gasana
Sandra Gasana
Photo : Annie Rousseau

« C’est difficile parce que nous ne sommes pas un peuple qui partage beaucoup, génocide ou pas. Il n’y a pas cette ouverture de raconter aux enfants ce que les parents ont vécu. Le changement s’est opéré après la collaboration avec l’Université Concordia sur un projet intitulé « Histoire de vie Montréal ». Ce projet visait à recueillir des histoires de Montréalais déplacés par les guerres. Ça a beaucoup aidé les Rwandais à partager sans parler directement à leurs enfants. Pour certains, c’était la première fois qu’ils en parlaient. D’autres avaient essayé et ne parvenaient pas à trouver les mots. On a toujours peur de transmettre la haine et la douleur. On voit que plus les survivants prennent de l’âge, plus ils sentent le besoin de parler. »

Celle qui anime aussi des ateliers d’écriture conclue :

Il y a beaucoup de Rwandais qui cherchent un moyen d’évacuer leur histoire à travers l’art.

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