
On a le choix
Delphine Petitjean
Rédactrice en chef et journaliste
Delphine est diplômée en études de la communication et des médias ainsi qu'en rédaction web et enseignement. Elle a débuté en presse écrite en Belgique, puis s'est dirigée vers le domaine de l'insertion professionnelle et de la formation. Au Canada, elle a été chargée de projet, a eu quelques collaborations en rédaction, avant de se former à la réalisation documentaire et de co-fonder On a le choix Média.
Quelle époque !
À l’issue de consultations, des jeunes âgés de 14 à 25 ans ont en effet exprimé le désir d’être mieux informés sur les enjeux tels que l’intelligence artificielle, l’actualité politique et économique, l’équité, la diversité et l’inclusion, la sécurité linguistique et la santé mentale. C’est rassurant. On va suivre ce dossier de près, ainsi que la Semaine nationale d’éducation aux médias qui arrive.
Mais avant ça, nous vous partageons la déclaration des Éditions du Boréal, comme un point final à une drôle d’histoire :
Les Éditions du Boréal mettent fin à leur relation professionnelle avec Thélyson Orélien. De nouveaux éléments, confirmés au cours des derniers jours, indiquent que l’intelligence artificielle a été utilisée dans le processus d’écriture de C’était ça ou mourir, alors que l’auteur nous avait assuré, à plusieurs reprises, ne jamais y avoir eu recours pour la création de son roman. En conséquence, le Boréal ne réimprimera pas le roman et ne publiera pas d’autres livres de Thélyson Orélien.
Au cours des dernières semaines, nous avons assuré l’auteur de notre collaboration afin de constituer un dossier documentant son processus de création pour démontrer son innocence. Toutefois, ces démarches n’ont pas permis de trancher la question de l’utilisation de l’IA dans son roman. Thélyson Orélien a ensuite annoncé qu’il ne fournirait aucun autre élément.
Sans pour autant accepter, maintenant ou à l’avenir, de jouer auprès de nos auteurs et autrices un rôle d’enquêteur, cette situation extraordinaire nous a imposé la nécessité de ne pas en rester là. Nous avons donc rassemblé l’ensemble des versions de travail du roman et commandé une analyse externe approfondie. Les résultats obtenus cette semaine ont révélé des traces de balises d’IA dans les métadonnées de certains documents.
Nous ignorons toujours dans quelle mesure l’IA a été utilisée dans la création de C’était ça ou mourir, et sans doute n’aurons-nous jamais de réponse définitive à cet égard. Pour nous, la question fondamentale est celle de la confiance entre auteurs et éditeurs. Dans la foulée des allégations, nous avons continué d’accorder la nôtre à Thélyson Orélien, qui nous assurait ne jamais y avoir eu recours. Cette affirmation est aujourd’hui démentie. Nous ne pouvons pas, dans ces circonstances, poursuivre notre collaboration professionnelle.
Depuis le 21 septembre, nous avons préféré la prudence à la précipitation devant une situation inédite et évolutive, qui nous a pris de court, et pour laquelle il n’existe aucun mode d’emploi. Nous avons dû agir avec l’information dont nous disposions et prendre en considération plusieurs éléments d’ordre juridique, éthique, éditorial et humain dans nos décisions. Nous savions que ces décisions auraient des conséquences à long terme pour le fonctionnement du Boréal, pour nos collègues éditeurs et pour le milieu du livre en général. Nous entendons contribuer activement à la réflexion collective qui s’impose quant à la place de l’IA en littérature.
C’était ça ou mourir faisant l’objet de nombreuses ententes avec des éditeurs étrangers, nos décisions ont également une portée internationale. Nous avons pris, et continuerons de prendre, le temps nécessaire pour communiquer avec nos homologues et être à l’écoute de leurs préoccupations, dans le respect de nos engagements.
Quant à Thélyson Orélien, nous lui avons fait part de notre position avant de la rendre publique. Comme nous l’avons dit dès le début, au-delà du livre et de la polémique, il y a avant tout un être humain. Nous invitons chacun à la retenue afin que cessent les attaques personnelles à son égard.
Nos pensées vont aussi aux lecteurs, aux libraires et aux jurys qui ont aimé ce roman. Nous l’avons choisi parce qu’il nous a profondément émus, bien avant les succès en librairie et les prix. Nous comprenons la déception de certains, et nous la partageons.
Aux auteurs et autrices, nous tenons à dire que la confiance et la transparence demeureront au cœur de nos collaborations. Nous continuerons de lire chaque manuscrit avec ouverture et rigueur, guidés avant tout par notre enthousiasme. Les écrivains doivent pouvoir créer en toute confiance et en toute liberté.
Nous ne ferons pas d’autres commentaires sur le sujet.
Trahison et confusion
Cette semaine, on « copie » un peu notre Qui est l’artiste ? du 8 août 2025 en vous proposant la même chanson. Disons que c’est une forme d’ironie ou qu’on trouvait surtout que le titre collait subtilement à notre enjeu.
Le lynchage médiatique est bien la dernière chose qui nous intéresse. Comme dirait la grande Barbara : « De voir tomber des têtes, à la fin, ça m’embête… ». Néanmoins, Thélyson Orélien l’aurait bien cherché, avouons-le.
Il a été soutenu jusqu’au bout par sa maison d’édition et une mouvance qui estimait que l’histoire, même fabriquée par l’IA, méritait d’être racontée. Par ailleurs, un article du Devoir (le journal dont il a plagié un reportage réalisé au Mexique) nous apprend que certaines études et sondages ont démontré que les lectrices et lecteurs auraient une préférence pour des textes écrits à l’aide d’une intelligence artificielle bien entrainée plutôt qu’organiquement.
Selon ces études, la condition sine qua non demeure cependant que le consommateur ne sache pas que le texte a été produit par une machine. Pour une partie des gens qui ont lu « C’était ça ou mourir » avant que les révélations éclatent, le sentiment de ne plus comprendre où on se trouve et d’avoir été floué doit sans doute dénaturer le plaisir…
Mais surtout, j’aime la réflexion de Paramveer Dhillon, professeur à la School of Information de l’Université du Michigan, et co-auteur d’études sur la question des écrits générés par l’IA et de leur incidence sur le marché du livre et sur les droits d’auteur qui indique dans cet article qu’écrire à l’IA n’est pas acceptable parce qu’« écrire, c’est penser. »
Pour la suite
Qui sait ce qu’il adviendra de l’univers du livre, maintenant qu’on étudie la possibilité pour les écrivains de déclarer officiellement l’utilisation de l’intelligence artificielle. Cette affaire nous rappelle en tout cas que la nature humaine est complexe. Dans toutes les bonnes histoires, il y a un méchant crédible. Est-ce que Thélyson Orélien va tomber dans l’oubli ou sera-t-il célèbre pour avoir été le premier « auteur » à duper ainsi le monde et à changer quoi qu’il en soit nos paramètres et perceptions ?
Comme dirait Barbara, « Si la photo est bonne, juste en deuxième colonne, y’a le voyou du jour qu’a une p’tite gueule d’amour. »
Dans le cas de notre personnage et de son article co-signé par un journaliste mexicain qu’on n’a jamais retrouvé, la photo n’était même pas vraie.
On pousse donc le cynisme un peu loin.
Bonne écoute !
