
On a le choix
Dorianne David
Chroniqueuse
Dorianne David est une auteure et chroniqueuse francophone installée à Cornwall, en Ontario. Passionnée par l’écriture, elle aime mettre des mots sur les émotions, les relations humaines et les petits morceaux de vie qui méritent qu’on s’y attarde. Elle écrit également sur son blogue et collabore avec la presse locale, où elle partage une écriture personnelle, sensible et parfois teintée d’humour.
Et souvent, je souris
Parce que l’enfance est belle dans ce qu’elle a de désordonné. Un enfant couvert de nourriture, une petite voix qui prononce mal un mot, une crise parce qu’on a coupé le sandwich « du mauvais côté ». Des choses qui nous semblent insignifiantes aujourd’hui et qui, dans quelques années, nous manqueront terriblement.
Alors nous sortons notre téléphone.
On filme.
On photographie.
On partage.
Avec la famille, avec les amis et parfois avec des centaines, voire des milliers de personnes que nous ne connaissons même pas.
Je comprends pourquoi nous le faisons. Nous voulons garder une trace. Nous voulons montrer notre bonheur. Nous voulons que les grands-parents voient les premiers pas qu’ils ont manqués. Nous voulons conserver ces petits morceaux de vie avant qu’ils disparaissent.
Mais il y a une question que je trouve de plus en plus difficile à éviter :
À qui appartient réellement ce souvenir ?
À nous, parce que nous sommes les parents ?
Ou à cet enfant qui, un jour, deviendra adulte et découvrira peut-être son enfance racontée sur Internet par quelqu’un d’autre ?
Aujourd’hui, il ne peut pas nous dire s’il veut que sa photo soit publiée. Il ne peut pas comprendre ce qu’est une empreinte numérique. Il ne sait pas qu’une photo peut être enregistrée, partagée ailleurs ou ressortir des années plus tard.
Et surtout, il ne sait pas encore quelle personne il deviendra.
C’est peut-être cela qui devrait nous faire réfléchir.
Nous connaissons l’enfant qui se trouve devant nous aujourd’hui. Nous connaissons son rire, ses petites habitudes, ses grimaces. Nous savons ce qui nous fait craquer.
Mais nous ne connaissons pas encore l’adolescent qu’il sera.
Ni l’adulte.
Peut-être deviendra-t-il quelqu’un qui aime raconter sa vie. Peut-être voudra-t-il au contraire protéger farouchement son intimité. Peut-être travaillera-t-il dans un domaine où son image et sa réputation compteront énormément.
Et quelque part sur Internet, il pourrait rester une vidéo de lui à deux ans, une photo prise dans un moment de gêne ou une petite anecdote que nous trouvions adorable et qu’il aurait préféré garder pour lui.
Nous sommes la première génération de parents à pouvoir documenter presque chaque seconde de l’enfance de nos enfants. Nous pouvons conserver leurs premiers pas, leurs premières paroles, leurs anniversaires, leurs petites colères, leurs habitudes, leurs visages… et les déposer quelque part où nous ne contrôlons plus complètement ce qu’ils deviendront.
Nous pensons laisser des souvenirs
Mais parfois, nous sommes aussi en train de construire leur identité numérique avant même qu’ils aient eu la possibilité de choisir la personne qu’ils veulent devenir.
Je ne dis pas qu’il faut tout arrêter. Je comprends le bonheur de montrer un enfant qu’on aime.
Mais peut-être qu’avant chaque publication, une petite question mérite d’être posée :
« Si mon enfant devenait adulte demain, est-ce qu’il serait heureux que cette image existe encore ? »
Si la réponse est oui, partageons.
Si nous hésitons… peut-être que cette photo peut simplement rester dans notre téléphone.
Parce qu’au-delà des mentions « J’aime » et des abonnés, les plus beaux souvenirs restent ceux que l’on garde jalousement au fond de notre cœur, bien à l’abri des algorithmes.
Après tout, nos enfants n’ont pas demandé à naître sur Internet.
Et un jour, ils auront une vie à eux.
