
On a le choix
Delphine Petitjean
IJL - On a le choix
Rédactrice en chef et journaliste
Delphine est diplômée en études de la communication et des médias ainsi qu'en rédaction web et enseignement. Elle a débuté en presse écrite en Belgique, puis s'est dirigée vers le domaine de l'insertion professionnelle et de la formation. Au Canada, elle a été chargée de projet, a eu quelques collaborations en rédaction, avant de se former à la réalisation documentaire et de co-fonder On a le choix Média.
Inégalité historique
En août 2026, l’AGAVF et quatre de ses membres ontariens recevaient les résultats de leur demande de financement pluriannuel 2026-2029 au Fonds de fonctionnement des arts de l’Ontario (FFAO). Annoncés près de six mois après le début de l’année financière, ces résultats présentent des coupes budgétaires allant de 25,6 à 62 % des subventions de fonctionnement de tous les organismes en arts visuels de la francophonie ontarienne.
La discipline des arts visuels est historiquement sous-financée et ces décisions viennent fragiliser les efforts mis en place pour remédier à la situation. « Il y a d’abord le fait qu’en francophonie, tout particulièrement, la discipline des arts visuels a été considérée longtemps comme une discipline non langagière. Et donc, quand on parle de financements qui, par exemple, sont réservés aux communautés linguistiques minoritaires, c’est une discipline qui a mis du temps à entrer dans les programmes, puis lorsqu’on n’est pas financé historiquement depuis longtemps, nos montants de subvention sont moins élevés. […] Les centres d’artistes autogérés en arts visuels sont nés autour des années 80-90. Donc, il y a aussi cette dimension historique qui fait en sorte qu’il y a des centres qui sont rentrés dans des programmes de subvention plus tard. », explique Véronique Leblanc, co-directrice générale de l’AGAVF.
Manque de transparence dans l’évaluation
Dans la lettre envoyée par le directeur général du CAO, Michael Murray aux candidats du FFAO le 20 juillet 2026, on peut lire : « Dans certains cas, les montants des subventions seront réduits lorsque le niveau de financement de fonctionnement antérieur d’un organisme était supérieur à la somme de ses revenus autonomes ou privés au cours des dernières années. »
« Leurs revenus privés, revenus gagnés sont principalement des revenus de cotisation, mais ce sont des organismes aussi qui vont faire des levées de fonds, qui vont avoir des activités communautaires, qui vont organiser des encans, qui vont avoir toutes sortes de stratégies pour aller chercher un peu d’argent dans la communauté. Ce sont vraiment des organismes qui sont principalement financés par des fonds publics, qui offrent un service à leur communauté, autant en termes d’expérimentation des arts que d’ouverture de ces pratiques à des publics, la médiation, accueil de groupes scolaires, etc., » explique Véronique Leblanc, soulignant la dimension essentielle de ces structures d’accueil en francophonie minoritaire.
On nous a dit qu'il y avait des critères qui visaient à comprendre la diversification des revenus ou l'impact économique de nos organismes, mais sur différents critères qui ont d'ailleurs été mobilisés par les comités d'évaluation qui sont formés de pairs. […] En arts visuels, on a un impact économique qui est souvent indirect. Ce n'est pas nécessairement les revenus gagnés qui sont brillants, mais plutôt les emplois qu'on crée, les services qu’on offre. Et donc, après coup, quand on reçoit notre évaluation, on nous dit que ce critère-là était le seul sur lequel notre financement a été coupé, en dépit du résultat du comité d'évaluation de pairs qui avait donné des points à nos organismes et les avait jugés catégorie A, donc, excellents, performants à divers degrés.
Véronique Leblanc
Le fait que les montants obtenus par les organismes affichent un si grand écart avec la note représentant l’appréciation et le rang obtenu en comité d’évaluation incite l’AGAVF à questionner l’autonomie du Conseil des arts de l’Ontario par rapport au gouvernement. Selon l’organisme, la situation est extrêmement préoccupante pour l’ensemble du milieu artistique canadien.
« C’est-à-dire que les résultats, les recommandations du jury et le classement qu’ils ont effectué sont pris en compte. Et il y a, de la part des directions, des programmes, etc., un calibrage ou des mesures d’équité qui peuvent être appliquées, par exemple, pour un organisme qui est défini par une communauté prioritaire. Et puis là, on va ajuster un peu les montants. Par contre, c’est la première fois qu’il y a un tel décalage entre les résultats obtenus du jury d’évaluation et les décisions qui ont été rendues finalement par la direction. Et puis, qui prend ces décisions finales ? On n’a pas de détails là-dessus. Est-ce que c’est une décision de la direction ? Est-ce que c’est une orientation imposée par le conseil d’administration ? On sait en ce moment qu’il n’y a pas de membre francophone au conseil d’administration du Conseil des arts de l’Ontario. Il y en a toujours eu depuis les 30 ou 40 dernières années. Donc, c’est une situation nouvelle qu’on souhaite aussi décrier de notre côté. On aimerait que rapidement, au moins un membre francophone du CA soit présent. », explique Véronique Leblanc.
Du temps pour s’adapter
Si le critère de revenus gagnés devait devenir central dans l’évaluation du CAO, la directrice de l’AGAFV estime que ce serait discriminatoire pour la discipline des arts visuels.
« On n’a pas de revenus de billetterie, on n’a pas de vente de livres, on n’est pas des galeries commerciales qui vendent des œuvres. […] Mais si ça devait devenir un critère dans le futur, il faudrait nous laisser le temps, au moins un an, pour mobiliser ce critère-là, puis aller chercher à lever des fonds. Donc, c’est sûr que nous, ce qu’on aimerait voir de la part du Conseil des arts de l’Ontario, c’est un programme auquel on applique un peu plus à l’avance pour pouvoir être au courant des résultats qui nous concernent avant que les dépenses soient engagées et ensuite que les critères soient clairement énoncés. Bien sûr, on a rencontré le Conseil des arts le 17 septembre dernier pour leur faire part de nos inquiétudes, évaluer quelles pistes de solutions ils pourraient mettre en œuvre. On n’a pas rencontré une équipe tellement à la recherche de solutions. Ils nous ont dit qu’ils ne pouvaient rien faire pour nous. »
« Les arts visuels sont partout »
Marc Haentjens est le président du conseil d’administration du Centre d’artistes Voix Visuelle à Ottawa.
On touchait exactement 21 633 dollars annuellement du Conseil des arts de l'Ontario. Et donc cette année, brusquement, on apprend qu'on va recevoir 15 800 $. […] Les conséquences sur nous, c'est qu'on est un petit organisme, donc la subvention du CAO est évidemment importante. On se demande si leur appui ne va pas diminuer dans les années futures, parce que leur approche nous semble déconnectée par rapport à la réalité des organismes en arts visuels.
Marc Haentjens
On touchait exactement 21 633 dollars annuellement du Conseil des arts de l'Ontario. Et donc cette année, brusquement, on apprend qu'on va recevoir 15 800 $. […] Les conséquences sur nous, c'est qu'on est un petit organisme, donc la subvention du CAO est évidemment importante. On se demande si leur appui ne va pas diminuer dans les années futures, parce que leur approche nous semble déconnectée par rapport à la réalité des organismes en art visuel.
Marc Haentjens
Le président défend ainsi la présence et la pertinence de la discipline dans le paysage artistique :
« Sans qu’on le sache très bien parfois, les arts visuels sont partout. Une œuvre en art visuel n’est pas toujours en référence à la langue. Par contre, les artistes qui, eux, travaillent en arts visuels, ont une appartenance linguistique. Donc, que les artistes francophones puissent se retrouver, puissent créer ensemble, puissent partager leur expérience, c’est aussi important en arts visuels qu’en littérature. Et qu’on dise au public : « Vous voyez, il y a une activité en arts visuels qui se déroule en français en Ontario, aussi bien à Sudbury qu’à Toronto ou à Ottawa. » »
Marc Haentjens soulève également que, paradoxalement, le financement de la Ville d’Ottawa pour son organisme a été revu à la hausse.
« Je pense que notre activité se justifie par ce travail qu’on fait auprès des publics [visiteurs, artistes, étudiants, etc.]. Encore une fois, c’est entendu que les arts visuels ne sont pas toujours la forme d’art le plus populaire, si je compare à la musique, par exemple. Mais c’est une forme d’art qui est essentielle, qui a sa place dans la société. »
