Thélyson Orélien : IA, plagiat et flou artistique

Mode IA Thélyson Orélien
ON A LE CHOIX – « Qui ne dit mot consent. », c’est peut-être ce qu’a fini par penser Thélyson Orélien face aux allégations qui le visent depuis plusieurs semaines quant à l’utilisation de l’intelligence artificielle pour la rédaction de son ouvrage à succès « C’était ça ou mourir. » Cette semaine, les éditions Boréal ont fait parvenir une déclaration de l’intéressé et un communiqué qui soulève de nouvelles questions.

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Delphine Petitjean - Rédactrice en chef

On a le choix

Delphine Petitjean
Rédactrice en chef et journaliste
Delphine est diplômée en études de la communication et des médias ainsi qu'en rédaction web et enseignement. Elle a débuté en presse écrite en Belgique, puis s'est dirigée vers le domaine de l'insertion professionnelle et de la formation. Au Canada, elle a été chargée de projet, a eu quelques collaborations en rédaction, avant de se former à la réalisation documentaire et de co-fonder On a le choix Média.

De candidat au Goncourt à potentielle imposture

Il faudrait presque vivre sur Mars ces derniers temps pour ne pas avoir entendu parler de cette affaire qui a secoué le monde littéraire. Jusqu’au 21 septembre dernier, Thélyson Orélien, auteur canadien d’origine haïtienne, racontait l’exil dans un ouvrage encensé qui s’alignait pour l’obtention de plusieurs prix. En pleine tournée de promotion de son bouquin « C’était ça ou mourir », il s’est vu accusé de l’avoir écrit presque entièrement à l’aide de l’intelligence artificielle. Le lanceur d’alerte est l’essayiste Samuel Fitoussi qui a affirmé avoir détecté l’IA en passant le texte dans le logiciel Pangram.

Après un long silence sur cette accusation, mais aussi celle de plagiat pour d’autres textes publiés il y a des années, Thélyson Orélien s’est exprimé cette semaine via son attachée de presse :

Ce roman que j’ai écrit

« Depuis le 21 septembre, beaucoup de choses se disent à mon sujet. Des « experts » s’en prennent à mon roman en l’attribuant à une intelligence non humaine et d’autres, sous ce prétexte ou en revenant sur d’anciens textes, s’en prennent tout simplement à moi.

Un écrivain parle par ses écrits et ses écrits parlent pour lui. Mais le silence a son prix : à force de me taire, je laissais les autres raconter mon histoire à ma place.

J’ai commencé à écrire C’était ça ou mourir à l’automne 2017, sur un coin de table à Laval. J’ai terminé un premier jet de ce texte en 2019, plus de 300 pages, au moment où j’apprenais la mort de ma mère, un mercredi de Pâques.

Puis j’ai supprimé des scènes, retravaillé des passages, déplacé des éléments, changé des personnages. Jonas Dorléon existait dans ma tête bien avant que des lecteurs ne connaissent son nom. Haïti, la mère biologique, habite ce roman depuis le premier jour, tout comme le Québec adoptif, la migration, l’exil : des histoires que j’ai moi-même vécues et d’autres que j’ai entendues au fil des années. Et puis la fiction s’est déployée, un univers que j’ai inventé pour qu’un homme, Jonas Dorléon, existe sur la page avec ses mots à lui – quand il pense, quand il parle.

On dit que C’était ça ou mourir a été rédigé par une intelligence artificielle. C’est une calomnie et une hérésie. J’ai eu recours çà et là à des outils pour des recherches, s’agissant notamment des idiomes étrangers. Mais aucune phrase de ce livre n’a été créée par une machine, pas plus que le sens ou l’ordonnance d’un récit qui vient de mes tripes. L’expérience que je vis est cruelle. En attribuant à une machine un texte qui est mien, qui est celui de tous les miens, on n’est pas seulement venu contester ma qualité d’écrivain, mais mon humanité.

Ensuite il y a le passé et mes erreurs de jeunesse. En 2010, j’ai quitté Haïti après le terrible tremblement, en passant par la République dominicaine, tout comme Jonas Dorléon. J’avais un peu plus de vingt ans, j’étais sans doute un peu trop pressé, sans vraiment mesurer ce que j’avais encore à apprendre. Je voulais écrire, je lisais beaucoup. Il m’arrivait de découvrir un écrivain et de vouloir aussitôt lire tout ce qu’il avait écrit. Depestre, Glissant, Césaire, Chamoiseau, Alexis, Char, Péguy, Hemingway, Márquez, Dostoïevski, etc. J’admirais des rythmes, des manières de raconter des phrases qui restaient dans ma tête pendant des jours. Le Matin des magiciens, de Louis Pauwels et Jacques Bergier, m’a par exemple renversé. Mais admirer n’autorise pas à prendre, à m’attribuer des textes qui ne sont pas les miens. J’ai commis des erreurs inacceptables, malgré la jeunesse et l’inexpérience. Je le regrette profondément et présente mes excuses sans réserve.

Les journalistes peuvent faire leur travail d’enquête, les lecteurs peuvent relire d’anciennes publications et les critiquer, certains peuvent trouver le roman mauvais ou décider de ne pas le lire du tout. La critique est toujours légitime, mais les menaces, le lynchage médiatique et le harcèlement raciste que je subis depuis des semaines sont insoutenables.

Ce que je demande tient désormais en une phrase : qu’on juge le roman C’était ça ou mourir pour ce qu’il est. Je sais que le passé est capable de susciter des questions légitimes et je ne demande pas qu’on les écarte. Mais une erreur de jeunesse ne peut tenir lieu de preuve contre un roman débuté en 2017 et qui sera finalement publié en 2026.

Je ne veux pas effacer mon passé ni prétendre être un homme sans fautes. Mais ce roman, je l’ai écrit moi-même. Il vient de mes blessures et de celles des autres migrants. Cette blessure de l’exil dont on ne guérit pas. Ce roman en est le fruit, c’est le fruit de mon travail, c’est ma création.

Je n’ai pas écrit ce livre pour gagner des prix ou devenir célèbre. Je n’ai rien à prouver aux gens qui m’accusent. J’espère simplement qu’on lira l’histoire de Jonas Dorléon pour ce qu’elle raconte, qu’elle permettra à ses lecteurs d’ouvrir leurs yeux et leur cœur sur le monde, sur ceux qui le peuplent. Quelle que soit leur origine. »

L’auteur a aussi indiqué qu’il ne ferait pas d’autres commentaires pour le moment.

Traçage difficile

Le lendemain de la déclaration de son auteur, la maison d’édition Boréal a fait parvenir un communiqué :

« Nous aurions aimé pouvoir apporter des réponses définitives aux allégations qui le visent, mais outre sa parole, nous ne disposons pas, à ce jour, d’éléments nous permettant de retracer avec précision l’historique du manuscrit avant le 12 septembre 2025, date à laquelle il a été reçu par notre équipe. 

La réserve de l’auteur sur sa démarche est un choix qui lui appartient. Les allégations d’utilisation de l’IA ne justifient pas que nous adoptions un rôle de surveillance avec nos auteurs et autrices. L’éditeur n’a pas à exiger des preuves de leur part, mais doit se tenir à leurs côtés et c’est ce que nous faisons. En l’absence de conclusions définitives, le roman restera donc disponible en librairie. Il reviendra à chacun de faire un choix quant à la place qu’il lui accordera dans sa bibliothèque.

Sur le plagiat, en revanche, le doute n’est pas permis : les faits relevés dans d’autres textes signés du nom de Thélyson Orélien heurtent nos valeurs les plus chères et nous réitérons que nous les condamnons sans réserve. Cela dit, nous joignons notre voix à la sienne pour dénoncer les attaques dont il continue de faire l’objet, car rien ne justifie de faire de lui le bouc émissaire de nos peurs et de nos doutes face à la place grandissante de l’IA.

Les questions soulevées par cette polémique dépassent largement C’était ça ou mourir. Elles touchent à ce que nous avons de plus précieux : la relation de confiance entre l’auteur, l’éditeur et le lecteur. Les Éditions du Boréal sont engagées dans une profonde réflexion afin de tirer les leçons qui s’imposent de cette situation inédite et continuer à protéger et à valoriser la création humaine ».

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