
On a le choix
Paule Véronique Fouda Mengue
Chroniqueuse
Jeune ambassadrice de la Francophonie des Amériques, Paule Véronique Fouda est activement engagée au sein des milieux culturels et communautaires francophones en Ontario. Elle poursuit actuellement un baccalauréat spécialisé en communication et médias numériques à l’Université de l’Ontario français. Ses intérêts de recherche et d’engagement portent sur les enjeux contemporains de la francophonie, les mutations culturelles ainsi que les transformations du numérique.
Quatre années pour raconter une francophonie en mouvement
En 2022, la Semaine nationale de l’immigration francophone franchissait le cap de sa dixième édition sous le thème « Nos traditions et notre avenir ». Née d’une initiative dans les provinces de l’Atlantique en 2012, puis devenue nationale en 2013, cette célébration avait déjà parcouru du chemin. Mais une fois les dix bougies soufflées, quelles préoccupations allaient marquer les années suivantes ?
En 2023, lorsque je suis arrivée au Canada, la onzième édition avait pour thème « Terre accueillante ». Une invitation à l’hospitalité et aux premiers liens à tisser. Car accueillir ne consiste pas uniquement à ouvrir une porte. Encore faut-il créer les conditions pour que celles et ceux qui la franchissent puissent participer à la vie de leur nouvelle communauté.
En 2024, « Notre héritage de demain » élargissait la perspective à la transmission et à ce que les générations peuvent construire ensemble. Un héritage n’est pas seulement ce que l’on reçoit du passé, c’est aussi ce que l’on choisit de préserver et de transmettre.
Puis, en 2025, la Semaine lançait un « Merci d’enrichir notre francophonie ». Une formule chaleureuse, presque une lettre de reconnaissance. Mais comment mesurer cet enrichissement? Par la vitalité linguistique, le développement économique ou la participation aux institutions ? Sans doute un peu de tout cela. Encore faut-il que cette richesse puisse s’exprimer au-delà des célébrations, dans les milieux de travail et les projets communautaires.
Nous voici en 2026, avec « Trouver sa place au cœur de la francophonie ». Le thème fait écho à des réalités toujours présentes, notamment l’enjeu de la reconnaissance des compétences, l’accès à l’emploi et le sentiment d’appartenance. La présentation officielle de cette quatorzième édition souligne d’ailleurs que « Trouver sa place » signifie aussi créer des liens et participer pleinement à la vitalité de la francophonie canadienne.
De l’accueil à l’héritage, de la reconnaissance à l’appartenance, ces quatre thèmes mettent en lumière différentes dimensions d’un même défi, celui de construire une francophonie dans laquelle chacun peut contribuer à l’avenir collectif. Ces préoccupations ne constituent pas les étapes d’un parcours linéaire. Elles se rejoignent et évoluent avec les réalités sociales, économiques et culturelles.
À force de réfléchir à la manière de vivre ensemble, prenons-nous suffisamment le temps de réfléchir à ce que nous voulons accomplir ensemble ? Les enjeux d’intégration et de vitalité linguistique sont essentiels, mais ils ne peuvent être dissociés des transformations qui touchent l’ensemble de la société.
Pendant ce temps, le monde change
Alors que nous cherchons encore les mots pour raconter notre vivre-ensemble, le monde poursuit sa transformation. Et il ne nous attend pas. L’intelligence artificielle entre dans les salles de classe, les entreprises et les médias. Les métiers évoluent, les compétences se renouvellent et nos façons de communiquer changent rapidement. Au même moment, les bouleversements environnementaux imposent de nouvelles responsabilités.
Car si le français traverse les frontières géographiques, il rencontre aujourd’hui des obstacles moins visibles. Dans un univers dominé par les moteurs de recherche, les plateformes numériques et l’intelligence artificielle, une langue doit aussi pouvoir être comprise par les machines. Ses accents, ses expressions et ses particularités culturelles doivent trouver leur place dans les technologies.
En mars 2025, le commissaire aux langues officielles du Canada alertait le gouvernement fédéral sur les risques de sous-représentation des réalités francophones dans les outils d’intelligence artificielle alimentés par des données à dominante anglophone. Il soulignait également les risques d’erreurs de traduction et de confusion des références culturelles.
Que devient une langue lorsque les technologies connaissent mal certaines de ses expressions ? À quoi servirait de multiplier les voix francophones si les systèmes de demain peinaient à les entendre ? Le défi ne consiste donc pas seulement à utiliser les technologies, mais aussi à participer à leur conception. L’Organisation internationale de la Francophonie considère d’ailleurs la découvrabilité des contenus et la place du français dans l’intelligence artificielle comme des enjeux stratégiques.
Mais les algorithmes ne sont pas les seuls à dresser de nouvelles frontières. L’accès à l’emploi, la reconnaissance des compétences et les différences culturelles continuent de façonner la vie des communautés francophones. La langue peut rapprocher les personnes sans nécessairement leur offrir les mêmes possibilités de s’épanouir.
Face à ces défis, les expériences des personnes immigrantes et les ressources des communautés établies peuvent se compléter. Leur collaboration, notamment dans les établissements d’enseignement, les entreprises et les organismes culturels, peut favoriser des solutions adaptées aux besoins locaux.
Les défis environnementaux jouent, eux aussi, leur partition. La transition écologique demande de nouvelles compétences et des changements dans nos façons de produire et de consommer. Réduire l’empreinte environnementale du numérique, repenser les transports ou développer des pratiques plus durables sont autant de préoccupations communes. Les solutions, elles non plus, ne portent pas de passeport.
Cela ne signifie pas que les inégalités d’accès aux ressources disparaissent devant ces défis. Elles doivent au contraire être prises en compte pour permettre à chacun de participer aux transformations en cours. Car la diversité ne constitue pas une solution automatique. Elle devient une force lorsqu’elle permet de partager les connaissances et de transformer les idées en actions concrètes.
Trouver sa place dans un avenir commun
La Semaine nationale de l’immigration francophone offre chaque année une occasion précieuse de célébrer les rencontres et la diversité des communautés francophones. Cette célébration conserve toute sa pertinence. Mais pourquoi ne pas profiter de ces rassemblements pour ouvrir davantage la discussion sur les défis qui façonnent notre avenir collectif ?
« Ma patrie, c’est la langue française » selon une formule attribuée à Albert Camus. Voilà une patrie bien singulière ! Elle n’a ni frontières fixes, ni douaniers à chaque virgule, ni passeport à présenter pour conjuguer un verbe. On peut y entrer par la naissance, par l’apprentissage ou simplement par le plaisir de partager une langue. Encore faut-il que cette langue soit comprise, respectée et capable de se faire entendre dans un monde qui change à toute vitesse.
Et parfois, les obstacles surgissent là où on les attend le moins. En février 2026, Cupidon a bien failli perdre son latin. À l’approche de la Saint-Valentin, le Commissariat aux langues officielles du Canada publiait sur les réseaux sociaux un message destiné à promouvoir le bilinguisme. Une formulation française à double sens a suscité des réactions, au point que la publication a été retirée et que l’incident a été évoqué au Sénat.
L’affaire avait de quoi faire sourire, mais aussi réfléchir. Lorsqu’une institution chargée de promouvoir les langues officielles trébuche sur les subtilités du français, la qualité des communications dans notre langue mérite toute notre attention. Cet épisode rappelle que célébrer une langue ne suffit pas à garantir sa vitalité. Il faut aussi veiller à la place qu’elle occupe dans nos institutions et dans les environnements numériques. Et si une publication de la Saint-Valentin peut soulever autant de questions, imaginons celles qui accompagnent les transformations technologiques de demain.
Trouver sa place au cœur de cette francophonie ne devrait donc pas seulement signifier réussir son intégration. Cela peut aussi vouloir dire contribuer à son évolution, participer à ses projets et prendre part aux décisions qui façonnent son avenir. L’appartenance peut également naître du sentiment d’être entendu et associé à une ambition commune.
Les thèmes des prochaines éditions pourraient ainsi prolonger les réflexions sur l’accueil, l’héritage, la reconnaissance et l’appartenance, tout en accordant une place plus importante aux enjeux contemporains. Pourquoi ne pas imaginer des célébrations qui mettent aussi en lumière l’innovation francophone, l’éducation, l’entrepreneuriat ou la transition écologique? Il ne s’agirait pas de remplacer les festivités par des conférences interminables, mais d’en faire des occasions de partager des idées, de valoriser les initiatives et de susciter de nouvelles collaborations.
La vitalité d’une francophonie ne se mesure pas seulement à sa capacité d’accueillir et de rassembler. Elle se mesure aussi à sa capacité d’innover, de s’adapter et de construire. Les célébrations peuvent être le point de départ de cette ambition, à condition que les échanges se prolongent au-delà des discours.
Blancs, Noirs, Métisses, et toutes les nuances qui composent notre francophonie, nous avons encore beaucoup à apprendre les uns des autres. Et si l’on dit que plus on est de fous, plus on rit, encore faut-il que cette joyeuse diversité nous donne aussi des raisons d’avancer ensemble. Après tout, la peau a ses couleurs, les continents ont leurs frontières et les parcours ont leurs histoires. Mais les idées n’ont pas de couleur. Et le progrès, lui, n’a pas de teint.
