Immigrants francophones hors Québec : à travers le déclassement

feuille d'érable rouge dans une main
ON A LE CHOIX – Comment maximiser l’apport économique des immigrants francophones ? C’est la question qui a été posée lors d’un atelier proposé par le Réseau de soutien à l'immigration francophone de l'est de l’Ontario dans le cadre de la Semaine de l’immigration francophone. Pour que le Canada tienne ses promesses d’accueil et tire le meilleur parti d’une main-d’œuvre qualifiée, des changements systémiques restent nécessaires.

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Delphine Petitjean - Rédactrice en chef

On a le choix

Delphine Petitjean
IJL - On a le choix

Rédactrice en chef et journaliste
Delphine est diplômée en études de la communication et des médias ainsi qu'en rédaction web et enseignement. Elle a débuté en presse écrite en Belgique, puis s'est dirigée vers le domaine de l'insertion professionnelle et de la formation. Au Canada, elle a été chargée de projet, a eu quelques collaborations en rédaction, avant de se former à la réalisation documentaire et de co-fonder On a le choix Média.

Plus qualifiés, moins payés

Des organismes partenaires et des candidats à l’immigration ont participé le 2 novembre dernier à la séance virtuelle animée par Luisa Veronis, professeure à l’Université d’Ottawa, responsable de la chaire de recherche en immigration francophone, et Roukya Abdi Aden, directrice de la concertation et de la recherche au RDÉE Canada, réseau de développement économique et d’employabilité.




Un profil sociodémographique (basé sur le recensement de 2021 et qui sera mis à jour avec le recensement de 2026) des francophones comparant les francophones nés au Canada, principalement en Ontario, et des personnes issues de l’immigration a été présenté.

Luisa Veronis
Luisa Veronis - Professeure à l'Université d'Ottawa
Photo : Courtoisie

« Les francophones issus de l’immigration sont généralement beaucoup plus jeunes que les francophones nés en Ontario. Beaucoup sont des couples avec famille, surtout des familles de quatre personnes et plus, tandis que les francophones nés en Ontario vivent généralement seuls ou en couple, sans enfants et beaucoup sont beaucoup plus âgés.

Donc, vraiment, le fait que l’immigration apporte un renouvellement démographique est clair. L’autre constat important, c’est que les francophones issus de l’immigration sont généralement beaucoup plus éduqués que les francophones nés au Canada qui vivent en Ontario et dans la région de l’Est, mais leurs salaires ne suivent pas. », explique Luisa Veronis.

Roukya Abdi Aden parle quant à elle de déclassement, dont l’origine n’est pas seulement le manque de reconnaissance des diplômes.

« Ils arrivent, les employeurs ne connaissent pas ou ne font pas trop confiance à l’expérience internationale. […] Et parfois, c’est qu’on n’a peut-être pas besoin de tous ces gens hyper qualifiés. On a des postes pour peut-être des femmes de ménage, etc. […] Je préconise toujours qu’on intègre les personnes qui sont déjà ici, prêtes à travailler, et qu’on évite de faire venir des gens en leur promettant une qualité de vie et des emplois pour lesquels une fois arrivés, ils vont beaucoup désillusionner parce qu’il y a divers obstacles. », souligne-t-elle.

Roukya Abdi Aden
Roukya Abdi Aden - Directrice de la concertation et de la recherche au RDÉE Canada
Photo : Courtoisie

Luisa Veronis abonde dans le même sens : « On attire des immigrants qui sont très éduqués, qui ont beaucoup de compétences, mais après, ils peinent à intégrer le marché du travail. L’accès à la propriété est aussi un fait saillant. Les francophones issus de l’immigration seront beaucoup plus locataires que propriétaires, comparés aux francophones nés au Canada, qui sont en très grande majorité des propriétaires. »

Stratégies de succès : une étude très ciblée

Face à ces réalités, les Réseaux de soutien à l’immigration francophone – qui visent la régionalisation de l’immigration -, ont commandité une étude portant sur les stratégies de succès de certains immigrants. Pour ce faire, les organismes ont référé 20 participants considérés comme des modèles de succès par leur communauté.

Eux-mêmes ne se considéraient pas forcément comme des modèles de succès. Certains étaient au Canada depuis 47 ans et d'autres, depuis deux ans seulement. Mais parmi nos participants, beaucoup disaient qu'il faut avoir de la patience. Il faut comprendre qu'il y a beaucoup de changements internes et externes, et il faut apprendre à connaître la communauté.

La chercheuse rapporte que malgré les défis, les répondants estiment que leur intégration a été facilitée par l’engagement bénévole et le développement d’un réseau. Certains participants arrivés dans des régions éloignées soulignent avoir eu des facilités à trouver un emploi, en raison d’une concurrence moins forte que dans les grands centres urbains.

« En région, il y a d’autres défis, notamment le transport, parce qu’il n’y a pas de transport public. Donc, il est recommandé que les nouveaux arrivants passent tout de suite leur permis de conduire et obtiennent une voiture. »

« Ça fait 30 ans qu’on en parle, mais rien ne change »

Luisa Veronis considère que la main-d’œuvre étrangère est exploitée en raison du déclassement observé. « Ça fait 30 ans qu’on parle de ça, mais rien ne change. Ce n’est pas un individu ou un organisme ou une institution qui est responsable seule. Il faut qu’on travaille ensemble. Si les communautés francophones veulent maximiser l’apport des immigrants, les communautés doivent mettre les choses en marche pour que ça fonctionne. »

Tout comme Roukya Abdi Aden, elle insiste sur la préparation des immigrants avant le départ et l’importance d’avoir un bon cv, mais précise que certains obstacles sont inhérents à la situation économique actuelle.

Pour l'équité salariale, ça va avec les employeurs, le marché du travail. Et soyons honnêtes, même les jeunes canadiens diplômés font face au problème. […] Le fait qu'on a fait venir plein de personnes immigrantes, certaines à statut temporaire, a en fait causé cette situation d'iniquité salariale où les salaires sont plus bas que ce qu'ils devraient être.

Le gouvernement fédéral a reconnu que le système d’Entrée express manquait de pertinence quant aux besoins des communautés francophones en situation minoritaire.

« Je ne suis pas sûre par rapport à leur jugement, ce qu’ils sont en train de faire, si ça fonctionne, ou s’ils le font parce qu’ils veulent satisfaire l’électorat, ou pour l’image qu’ils veulent donner, je n’en sais rien. Mais je suis un peu cynique, parce que je trouve qu’ils ont un peu trop ouvert les portes après la pandémie, trop de gens sont venus. », laisse tomber Luisa Veronis. Elle précise par contre que les travailleurs temporaires qui arrivent avec une offre d’emploi ont un meilleur parcours à long terme, malgré les défis d’obtention de la résidence permanente.

La double peine des francophones

« Avant, c’était très difficile pour un immigrant francophone en contexte minoritaire d’être servi en français, et souvent, on était assimilé à l’anglophonie avec les défis linguistiques que cela impliquait. Je pense que la situation actuelle en termes d’accueil et d’intégration est meilleure, mais par contre, c’est la situation économique qui n’est pas bonne en ce moment. […] Le logement est extrêmement cher et ça, c’est un défi pour l’intégration des immigrants francophones en particulier, parce qu’en contexte de la justice minoritaire, ils font face aux autres défis par rapport à la langue, etc. […] Il y a 15 ans, c’était beaucoup mieux pour un immigrant qu’aujourd’hui. », conclut Luisa Veronis.

Roukya Abdi Aden soulève un déficit persistant pour les francophones. « C’est un peu plus difficile parce que nos services sont assez récents, on essaie de les mettre en place, ils commencent à se développer, à se professionnaliser, mais il y a des aspects, où on est encore absent. Tout ce qui est la reconnaissance des acquis, on a un gros retard à rattraper et surtout, il faut qu’on commence à jouer comme un joueur important dans toutes les démarches entreprises par le gouvernement pour faciliter et accélérer un peu ce dossier qui est complexe et qui dépend aussi des provinces et territoires. »

Heure juste et responsabilité collective

Roukya Abdi Aden estime qu’il faut passer « d’un paradigme où on offre des services par-ci par-là », à la construction d’un parcours d’accueil linéaire et coordonné.

« Je pense que les immigrants ne doivent pas être les seuls à porter le fardeau de leur intégration économique. Les organisations, oui, ont un travail à faire, mais nos régions aussi. […] On n’a pas beaucoup d’immigrants francophones qui sont des entrepreneurs ou qui visent l’entrepreneuriat. Ça peut être une voie aussi pour eux d’intégration. Comment peut-on les aider à surmonter certains obstacles pour qu’ils puissent devenir ces entrepreneurs-là, eux-mêmes être créateurs d’emplois ? […] Ça fait partie du projet d’immigration de leur donner les bonnes informations, pour qu’ils fassent des choix éclairés. »

Selon Madame Abdi Aden, le gouvernement commence à comprendre qu’il faut brosser un portrait plus réaliste aux candidats à l’immigration.

Pas pour les décourager, mais au contraire, pour les aider à ne pas subir ce choc-là et pour qu'ils restent. […] On le voit souvent quand ils arrivent ici, ils s'installent dans une région, soit parce qu'il y avait de la famille, où ils en ont entendu parler, ou c'est une grande ville… Mais par contre, pour les faire déménager vers des régions où il y a de l'emploi, les gens ne veulent plus subir un autre projet d'immigration. […] C'est ça qu'on veut leur éviter, justement. […] Moi, j'insiste beaucoup maintenant sur le fait que l'immigration doit faire partie d'un projet de développement économique dans une communauté. Elle ne peut pas être traitée autrement. […] On n'amène pas les gens dans une région où les choses ne vont pas bien économiquement.

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