Interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans : bien plus qu’un projet de loi

ON A LE CHOIX – Alors qu’Ottawa envisage de légiférer sur l’accès aux réseaux sociaux pour les plus jeunes, des chercheurs amènent une perspective élargie à la table. À travers ce projet de loi, il est question de l’angoisse des parents, de la vie sociale des enfants, du respect de la vie privée et d’enjeux de société à l’échelle internationale.

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Delphine Petitjean - Rédactrice en chef

On a le choix

Delphine Petitjean
IJL - On a le choix

Rédactrice en chef et journaliste
Delphine est diplômée en études de la communication et des médias ainsi qu'en rédaction web et enseignement. Elle a débuté en presse écrite en Belgique, puis s'est dirigée vers le domaine de l'insertion professionnelle et de la formation. Au Canada, elle a été chargée de projet, a eu quelques collaborations en rédaction, avant de se former à la réalisation documentaire et de co-fonder On a le choix Média.

Des jeunes connectés, des parents anxieux et une société qui va mal

Plusieurs pays, dont les États-Unis, la France, le Brésil et le Canada, envisagent d’instaurer un contrôle d’accès aux plateformes numériques en fonction de l’âge. Sabreena Delhon anime un balado pour le centre de recherche de Samara. Elle s’est entretenue avec Beatrice Wayne et Alex MacIsaac, respectivement directrice de recherche et des politiques et responsable de la recherche, afin d’examiner les enjeux de ces mesures, leur efficacité et les solutions possibles pour mieux protéger les adolescents dans l’environnement numérique.

« Nous avons accumulé un corpus solide de recherches sur les réseaux sociaux couvrant différents domaines. Ces données montrent le vrai mal que les jeunes expérimentent. Ça va de l’exposition à la désinformation, l’amplification des contenus extrémistes et racistes, le cyberharcèlement, la violence sexuelle. C’est ce que nous connaissons des recherches, mais également de nos propres expériences. », explique Alex MacIsaac, originaire de South Stormont.

Sa collègue Beatrice Wayne et lui veulent nuancer la réponse potentielle apportée par le projet de loi. En effet, les recherches montrent que les plateformes en ligne affectent aussi les adultes, les communautés et la démocratie. C’est pourquoi il faut selon eux se pencher sur leur responsabilisation.

« Nous pensons qu’une législation peut fonctionner comme en Europe, avec la loi sur les services numériques. »

Selon Beatrice Wayne, il est important de comprendre la définition de médias sociaux au sens large. Les jeunes sont encore plus vulnérables sur les messageries privées qui devraient être prises en compte dans la législation.

Attention, on vous regarde

Une loi est déjà d’application en Australie, où l’estimation de l’âge se fait au travers de la numérisation biométrique d’une photo. Les chercheurs précisent qu’une autre option possible serait de le deviner en fonction du comportement de l’utilisateur en ligne, ce qui accrut la surveillance. Enfin, une procédure encore plus invasive serait l’usage du passeport du jeune. Une méthode qui pose des questions éthiques et de sécurité. « On donne nos données à des plateformes étrangères. Les plateformes font affaire avec des compagnies tiers. », souligne Alex MacIsaac. Le spécialiste évoque le cas de Discord qui collecte les informations personnelles pour l’identification et qui a fait face à une fuite concernant 70 000 pièces d’identité. L’application de messagerie s’est dédouanée du préjudice subi, invoquant la responsabilité de la compagnie tiers.

Une loi comme une solution ?

Beatrice Wayne rappelle qu’il n’y a pas de données probantes pour considérer que la loi effective en Australie est un succès. « 70 % des jeunes qui avaient un compte avant l’ont toujours et il n’y a pas eu de preuve de changement au niveau du harcèlement par exemple. » De leur côté, les jeunes sondés par le centre Samara sont conscients de l’anxiété et des problèmes générés par l’utilisation des réseaux sociaux. Ils disent cependant y trouver une communauté, s’engager politiquement et acquérir des connaissances. C’est pourquoi les chercheurs rappellent qu’il faut être réaliste sur la façon dont les plateformes sont centrales dans nos vies. Les adolescents ne souhaitent pas être privés de médias sociaux ou surveillés, ils veulent des plateformes plus sûres.

Beatrice Wayne a ainsi assisté à une conférence présentée par une commission canadienne d’étudiants âgés de 12 à 18 ans. Ceux-ci ont réalisé un rapport de recherche sur la sécurité en ligne et la démocratie. Parmi leurs recommandations : un portail jeunesse avec des informations civiques, des forums collaboratifs et délibératifs, plus de journalisme local en ligne. Enfin, en vertu du Cloud Act de 2018, dans une logique de contrôle, le gouvernement américain pourrait avoir accès aux données des Canadiens. Selon Beatrice Wayne, c’est donc le moment de réfléchir à une infrastructure numérique qui respecte la démocratie, la souveraineté et la jeunesse canadienne ainsi qu’à une meilleure confidentialité des données.

« Si les grandes plateformes font du mal aux jeunes et ne sont pas bonnes pour la démocratie, peut-être qu’elles ne devraient pas être autorisées à opérer au Canada du tout. Il y a d’autres pays dans le monde qui veulent maintenant réguler ce qui se passe et leur faire prendre leurs responsabilités. », conclut Alex MacIsaac.

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