
On a le choix
Paule Véronique Fouda Mengue
Chroniqueuse
Jeune ambassadrice de la Francophonie des Amériques, Paule Véronique Fouda est activement engagée au sein des milieux culturels et communautaires francophones en Ontario. Elle poursuit actuellement un baccalauréat spécialisé en communication et médias numériques à l’Université de l’Ontario français. Ses intérêts de recherche et d’engagement portent sur les enjeux contemporains de la francophonie, les mutations culturelles ainsi que les transformations du numérique.
Deux poids… deux mesures
Le 21 août dernier, sur les réseaux officiels du premier ministre Mark Carney, une déclaration publiée simultanément en français et en anglais annonçait la suspension des négociations commerciales avec les États-Unis. Le gouvernement canadien estimait que les changements apportés à la dernière minute aux conditions proposées par Washington ne permettaient pas au Canada d’obtenir un accord satisfaisant. Si vous observez de plus près la zone des réactions sous ces publications sur LinkedIn et Facebook, vous constaterez que l’encre a coulé beaucoup plus vite sous la publication en anglais. Au 22 août, sur LinkedIn, la publication en anglais affichait plus de 3 400 réactions, 362 commentaires et 284 republications, contre 204 réactions, 13 commentaires et 26 republications sous la publication en français. Puisqu’il faut toujours deux mains pour faire une poignée, je suis donc allée chercher la même déclaration sur Facebook. Et là encore, la version anglaise avait accumulé beaucoup plus d’interactions, avec environ 35 600 réactions, 6 800 commentaires et 5 600 partages, contre environ 10 200 réactions, 1 400 commentaires et 836 partages sous la publication en français.
Il faut toutefois considérer qu’une publication en anglais sur les relations commerciales entre le Canada et les États-Unis dispose potentiellement d’un bassin beaucoup plus vaste, notamment auprès des publics américains et internationaux. C’est une explication plausible de l’écart observé. Ces deux plateformes ne constituent évidemment pas une étude scientifique, d’autant plus qu’aucune donnée publique ne me permet de connaître la portée respective des publications ou la composition linguistique de leurs audiences. Cependant, observer un phénomène similaire dans deux environnements différents m’a poussée à m’intéresser à la capacité d’un contenu francophone à atteindre sa cible dans un environnement numérique largement dominé par l’anglais.
Instagram ajoute d’ailleurs une nuance intéressante. Sur cette plateforme, impossible de comparer les deux versions puisqu’elles ont été réunies dans un même carrousel et forment donc une publication bilingue. Il n’y a plus deux publications susceptibles d’accumuler séparément leurs interactions, mais un seul contenu, une seule conversation et une seule trajectoire de diffusion. Séparer les langues donne à chacune son propre espace, mais permet aussi aux deux publications de suivre des trajectoires complètement différentes. Les réunir concentre plutôt les interactions autour d’un même contenu, tout en soulevant d’autres questions sur l’ordre dans lequel les langues sont présentées et sur la consultation réelle des différentes diapositives. La stratégie de contenu elle-même pourrait donc influencer les conditions dans lesquelles un contenu francophone peut être découvert… ou ignoré.
À qui la faute ?
Ce serait tellement plus facile de tout mettre sur le dos de la stratégie de contenu ou, mieux encore, des algorithmes, et d’oublier complètement notre propre rôle dans cette course de relais que représente la découvrabilité des contenus francophones, particulièrement en situation minoritaire. C’est justement là que les statistiques deviennent intéressantes. Selon les résultats de l’enquête sur la population de langue officielle en situation minoritaire de 2022, 60 % des adultes francophones vivant hors Québec utilisaient le français, seul ou avec l’anglais, sur les médias sociaux. Mais seulement 13 % y utilisaient principalement le français. Chez les enfants francophones vivant hors Québec, 29 % utilisaient le français, seul ou avec l’anglais, sur les médias sociaux, et seulement 4 % principalement en français. Si l’on transpose ces données à notre cas de figure, une interaction avec la publication en français n’est pas nécessairement celle d’un francophone, pas plus qu’une interaction avec la publication en anglais n’est nécessairement celle d’un anglophone. Un francophone bilingue peut lire les deux versions et choisir l’anglaise. Il peut ne voir que celle-ci dans son fil. Il peut aussi consommer quotidiennement des contenus dans les deux langues sans même avoir conscience de la fréquence à laquelle il passe de l’une à l’autre.
C’est peut-être là que réside l’un des paradoxes du bilinguisme canadien. Pouvoir naviguer entre le français et l’anglais constitue indéniablement une richesse. Mais un francophone bilingue peut généralement consommer sans difficulté un contenu anglophone, alors qu’un anglophone unilingue ne peut pas nécessairement faire le chemin inverse. Les deux communautés n’évoluent donc pas dans l’espace numérique avec les mêmes possibilités de choix. On ne peut donc prétendre qu’un algorithme décide simplement « anglais, oui; français, non ». Les mécanismes sont beaucoup plus complexes, et attribuer à la technologie seule les écarts que j’ai observés serait aussi imprudent que de les attribuer aux francophones eux-mêmes. D’ailleurs, une étude réalisée par Nordicity pour le CRTC rappelle justement que la découvrabilité résulte d’un écosystème beaucoup plus vaste. Les systèmes de recommandation comptent, mais les stratégies de promotion et de distribution, la recherche, le bouche-à-oreille, les réseaux sociaux et les comportements des publics interviennent également dans la manière dont un contenu est trouvé et circule. C’est cette dernière dimension qui m’intéresse particulièrement, car lorsqu’on parle de la place du français en ligne, nous avons tendance à regarder ce que les plateformes nous montrent. Nous regardons beaucoup moins ce que nous faisons ensuite de ce qui nous est montré.
C’est une responsabilité collective !
Lorsque nous aimons, commentons ou partageons une publication, notre geste paraît individuel et presque insignifiant. Mais, répétés à grande échelle, ces comportements participent à la circulation des contenus. Une publication commentée entre dans une conversation, un contenu partagé rejoint un nouveau réseau et une vidéo recommandée à quelqu’un gagne un nouveau spectateur. La quatrième partie du rapport intitulé La langue française dans le monde 2026 de l’Organisation Internationale de la Francophonie, consacrée à l’avenir économique et numérique de la Francophonie, résume justement la découvrabilité par cette équation : « disponibilité + visibilité + valorisation = consommation ». Autrement dit, produire du contenu ne constitue que le début du parcours. Nous avons beaucoup insisté, à juste titre, sur la nécessité de créer davantage en français. Mais à mesure que cette offre se développe, une autre responsabilité collective apparaît, celle de faire vivre ce qui existe déjà.
Transformer un enjeu structurel de découvrabilité en responsabilité individuelle des francophones serait non seulement réducteur, mais injuste. Mais cela ne signifie pas non plus que nos comportements soient neutres, car la découvrabilité ne s’arrête pas au moment où un contenu apparaît sur notre écran. Une fois qu’il nous a trouvés, encore faut-il que nous le choisissions et que nous le fassions circuler. C’est peut-être ici qu’une première piste de réponse apparaît : la sensibilisation. Non pas une injonction à consommer exclusivement en français, mais une prise de conscience de la valeur de nos gestes numériques. S’abonner à un média ou à un créateur francophone, regarder son contenu, le commenter, le partager ou simplement le recommander contribue à lui donner une circulation qu’il n’obtiendra pas nécessairement seul dans un environnement largement dominé par l’anglais. Créer davantage de contenus francophones reste indispensable. Les rendre visibles et découvrables l’est tout autant. Mais si nous voulons qu’ils occupent réellement l’espace numérique, il faut aussi développer le réflexe de les chercher, de les choisir et de les faire circuler.
La prise de conscience devient alors elle-même un outil de découvrabilité.
